Sommet euro-africain de la Valette (Malte, 11-12 novembre 2015)   
09/11/2015

Face à la « crise des réfugiés », depuis la fin de l’été, les observateurs pressés s’interrogeaient sur la direction qu’allait prendre l’Union européenne (UE) : pencherait-elle du côté du respect des « valeurs communes » défendues par la « généreuse » Angela Merkel ouvrant ...



... ses bras aux rĂ©fugiĂ©s syriens ou s’abĂ®merait-elle en suivant le « scandaleux » Viktor Orbán murant les frontières de la Hongrie afin d’empĂŞcher l’arrivĂ©e de ces mĂŞmes demandeurs d’asile ?
En réalité, ces positions étaient loin d’être complètement antagonistes. Alors que l’Allemagne s’ouvrait aux réfugiés syriens arrivés à ses portes, elle mettait en œuvre une politique de renvois de dizaines de milliers d’exilés originaires des Balkans, sous prétexte qu’il s’agirait de « faux réfugiés ». Pire encore, ses parlementaires et son ministre de l’intérieur réfléchissaient aux modalités (baisses des prestations, assignation à résidence, pression sur les pays d’origine…) permettant de signifier aux futurs exilés qu’ils n’étaient pas bienvenus. De son côté, en fermant ses frontières, la Hongrie ne faisait qu’appliquer une politique visant à empêcher aux exilés de rejoindre le territoire européen. L’UE encourage en effet de longue date ces pratiques à ses frontières extérieures à l’Est et Sud, en particulier autour des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla au Maroc .
Quelques semaines à peine après l’émotion planétaire soulevée par la photo du cadavre du petit Aylan Kurdi échoué sur les côtes turques, les masques sont tombés. De sommets ministériels exceptionnels en « discours historiques » devant le Parlement européen, en passant par les plans d’action et autres textes de la Commission, l’UE a clairement réaffirmé ses priorités en matière de police des frontières, de sous-traitance de la gestion migratoire à des pays voisins et de dissuasion des mouvements migratoires :
- Avec la mise en place de « hotspots  », l’enfermement des Ă©trangers va se gĂ©nĂ©raliser, y compris pour les demandeurs d’asile. Ces camps vont ĂŞtre utilisĂ©s comme des dispositifs de tri entre « bons rĂ©fugiĂ©s » et « mauvais migrants ». Les Etats europĂ©ens seraient prĂŞts Ă  « se partager le fardeau » de l’accueil d’une (petite) partie des demandeurs d’asile , mais Ă  condition que les maigres droits et garanties procĂ©durales que la loi reconnait Ă  l’ensemble des migrants soient abandonnĂ©s. Les « hotspots » sont avant tout envisagĂ©s comme des catalyseurs d’expulsion devant permettre d’amĂ©liorer le « taux de retour » des exilĂ©s qui ne seraient pas Ă©ligibles au graal de la « relocalisation » (la possibilitĂ© d’entrer dans les quotas de rĂ©fugiĂ©s âprement nĂ©gociĂ©s par les États membres).
- La sous-traitance de la surveillance des frontières, mais aussi de l’accueil des demandeurs d’asile aux États voisins de l’UE, est rĂ©affirmĂ©e. Le 7 octobre dernier, devant le parlement europĂ©en, le prĂ©sident la RĂ©publique française a ainsi pu dĂ©clarer : « c’est en Turquie que les rĂ©fugiĂ©s doivent, autant qu’il est possible, ĂŞtre accueillis ». Cette ligne est aussi celle de la Commission et de la majoritĂ© des États membres. Cela alors mĂŞme que plus de deux millions de Syriens ont dĂ©jĂ  trouvĂ© refuge dans un pays que le prĂ©sident Erdogan a entraĂ®nĂ© dans une dĂ©rive autoritaire et une vĂ©ritable stratĂ©gie de la tension avec la minoritĂ© kurde et les forces dĂ©mocratiques.
- La militarisation des contrĂ´les migratoires a franchi une nouvelle Ă©tape. Au nom de la lutte contre les passeurs et autres « trafiquants d’êtres humains », elle confine Ă  la guerre aux migrants. Les bâtiments militaires de l’opĂ©ration EUNavfor Med, rebaptisĂ©e cyniquement Sophia , peuvent dorĂ©navant arraisonner en haute mer des bateaux suspectĂ©s de contribuer au trafic d’êtres humains. Demain, si l’ONU donne son accord, ces interceptions, voire des destructions de navires, pourront ĂŞtre menĂ©es dans les eaux territoriales libyennes. Selon toute probabilitĂ©, les passagers ainsi arrachĂ©s Ă  leurs supposĂ©s bourreaux seront conduits dans des camps en Italie ou remis entre les mains, en Libye ou ailleurs, de ceux qu’ils cherchaient Ă  fuir.
Au travers du renforcement des moyens financiers, matériels et juridiques de l’agence Frontex, l’UE organise en effet un véritable réseau de surveillance destiné à ce qu’un minimum de personnes approche de ses côtes. Après avoir bloqué les possibilités d’accéder à l’Europe par les voies aériennes, faute de visas accordés aux personnes suspectées d’être un « risque migratoire », c’est d’un véritable blocus des côtes de l’Afrique du nord et de la Turquie dont rêvent les décideurs européens. Ils voudraient le compléter d’un pont aérien destiné à organiser les retours forcés de toutes celles et ceux qui, au péril de leur vie, se seraient faufilés jusque dans ces avant-postes de l’UE destinés à être transformés en « hotspots » (en particulier dans les îles italiennes ou grecques).
Pour atteindre ses objectifs, les États membres et l’UE sont prĂŞts Ă  toutes les compromissions : les opĂ©rations militaires au Sahel menĂ©es par les contingents français et belges sont dorĂ©navant aussi envisagĂ©es comme un moyen de couper les routes migratoires ; il est programmĂ© d’installer au Niger des camps destinĂ©s Ă  organiser des retours forcĂ©s ou « volontaires  » en amont des frontières europĂ©ennes ; les rĂ©gimes les plus rĂ©pressifs (par exemple le Soudan ou l’ErythrĂ©e, notamment dans le cadre du « processus de Khartoum  »), que fuient des dizaines de milliers de demandeurs d’asile, bĂ©nĂ©ficient de subsides afin de retenir leur population et de « sĂ©curiser » leurs frontières…
Ces vastes marchandages, et notamment la question des accords de rĂ©admission  (autrement dit de l’engagement des États d’origine ou de transit Ă  « reprendre » les personnes expulsĂ©es d’Europe), seront les enjeux centraux du prochain sommet euro-africain de la Valette (11-12 novembre 2015). Afin de faire admettre la dĂ©mission morale de l’UE et son renoncement Ă  appliquer les grandes conventions internationales de protection des droits humains, y compris celles concernant les demandeurs d’asile, les autoritĂ©s europĂ©ennes vont continuer de s’appuyer sur une politique de l’effroi : les Ă©quilibres nationaux et europĂ©ens seraient mis en pĂ©ril par « le plus grand afflux migratoire depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ». Pour cela, les statistiques opportunĂ©ment fournies par Frontex vont continuer d’être martelĂ©es : « Dois-je rappeler que l’Europe est confrontĂ©e Ă  une pression migratoire sans prĂ©cĂ©dent ? Que depuis le dĂ©but de l’annĂ©e, l’agence Frontex a dĂ©jĂ  dĂ©nombrĂ© plus de 710 000 entrĂ©es irrĂ©gulières sur le territoire europĂ©en ? » Ă©crit ainsi le ministre français de l’IntĂ©rieur afin de s’opposer Ă  toute amĂ©lioration du sort des migrants bloquĂ©s Ă  Calais et contraints de vivre par milliers dans des camps de fortune.
L’agence Frontex a pourtant elle-mĂŞme reconnu que ses chiffres Ă©taient biaisĂ©s. En effet, elle comptabilise des franchissements de frontières et non des personnes. Ces dernières, au cours de leur pĂ©riple vers l’Allemagne ou l’Europe du nord, sont donc souvent recensĂ©es Ă  plusieurs reprises. Dans de nombreux pays de l’UE (en France, en Grande-Bretagne, en Italie…), les statistiques nationales de demandes d’asile sont ainsi restĂ©es stables en 2015. Les donnĂ©es de Frontex sont pourtant utilisĂ©es pour contrecarrer les mouvements de solidaritĂ© avec les exilĂ©s et apporter de l’eau au moulin des argumentaires inhospitaliers voire xĂ©nophobes. Elles occultent opportunĂ©ment qu’en 2015, l’UE est certes un mirage pour des centaines de milliers d’exilĂ©s mais elle n’est plus une vĂ©ritable terre d’asile : elle ne reçoit que ceux qui ont survĂ©cu aux multiples obstacles mis sur leur route, dans des proportions si faibles qu’elles donnent Ă  voir cette politique d’inhospitalitĂ©. Ainsi, la Turquie, que l’UE aimerait transformer en gardien de l’étanchĂ©itĂ© de ses frontières, accueille au moins quatre fois plus de rĂ©fugiĂ©s syriens que l’ensemble des 28 États-membres. Pour arriver Ă  ce rĂ©sultat l’UE fait flèche de tout bois et dĂ©fend avec opiniâtretĂ© l’assignation Ă  rĂ©sidence de la majoritĂ© de la population mondiale et la mise en Ĺ“uvre de facto d’un « dĂ©lit d’émigration » contraire Ă  tous les textes internationaux et en particulier Ă  l’article 13 de la dĂ©claration universelle des droits de l’homme de 1948. Ce sont ces valeurs – l’inhospitalitĂ©, le dĂ©ni des droits fondamentaux, les marchandages les plus cyniques – que l’UE apportera Ă  la table des nĂ©gociations qui se tiendront Ă  La Valette, Malte les 11 et 12 novembre 2015.

Migreurop-Amdh


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