L’épître de la vipère   
29/09/2006


 Aux termes d’une discussion provoquée par une anodine querelle autour de la propriété d’une chamelle, l’illustre Al-Yadali (m.1753) a livré les secrets d’une sublime mystique susceptible d’élever le débat contradictoire.. Dans une sorte de mémoire de défense qui précise les fondements juridiques de la propriété intellectuelle, le grand érudit développe un style d’une admirable moralité.
Inspiré par l’éternelle sagesse, il savait, peut être, qu’une vérité qui a besoin d’être prouvée n’est, en fait, qu’ une demi- vérité. Ainsi, malgré son argumentaire fondé sur le droit, il s’est astreint à un discours moral destiné à entraîner, par-delà la conviction de son intime adversaire, l’adhésion massive de ses contemporains. Cette pédagogie du dialogue pacifique, fondée sur l’exaltation de la patience dans l’adversité, est d’autant plus intéressante qu’elle a été élaborée dans un contexte marqué par une profonde crise morale qui avait secoué l’environnement immédiat de l’auteur.
Ce qui frappe d’emblée dans le discours de celui ci , c’est, en effet, la reconnaissance qu’il exprime, en toute courtoisie, à l’égard de la lignée de son Maître, celle des Modi Malik à laquelle appartient son contradicteur. Cette gratitude correspond à une valeur, profondément ancrée, dans l’imaginaire collectif qui s’exprime, chez le commun des mortels, par l’adage selon lequel « celui qui t’enseigne une lettre devient ton maître ». Elle découle, en outre, d’un indispensable comportement moral qui consiste à porter un regard positif sur l’autre quand bien même celui ci emprunte le chemin de l’erreur.
Au total, une morale de la discussion, valorisante pour tout débat, se dégage de cette belle lettre intitulée, contrairement à son vertueux contenu, «l’épître de la vipère».
Mais le paradoxe qui attire davantage l’attention réside dans la flexibilité de ce théologien sunnite, des plus classiques, qui n’hésite pas à citer, à l’appui de son comportement exemplaire, des vers composés par un poète lequel, nous précise-t-on dans la glose, était «un extrémiste chiite adepte de l’incarnation» ou même d’autres vers composés par un juif dont le nom évoque, dans la poésie arabe, le sens de la fidélité.
C’est, précisément, cette rhétorique de la conciliation qui donne à la charmante pensée d’un auteur du XVIIeme siècle une valeur d’actualité. Il convient de souligner qu’au sein du champs religieux qui continue, jusqu’à nos jours, d’alimenter, en partie, les dissensions politiques, cette pensée pluraliste a été, initialement, construite sur le dépassement précoce du grand schisme de l’islam. A travers toute l’histoire ultérieure de celui-ci, elle a été, surtout, une laborieuse synthèse des courants rationalistes, mystiques et traditionistes qui véhiculaient, dans leur expression sociale, des idées politiques bien divergentes. Il est, souvent, reproché à cette vision dominante dans notre pays, un immobilisme qui favorise la culture de l’approbation. Et il est vrai que, dans ce sens, l’auteur de «l’épître de la vipère» met en valeur une anecdote qui constitue le comble de la crainte et de la soumission. Il s’agit du cas d’un certain Humeid Attoussi lequel s’est mis à pleurer suite à sa condamnation à mort par Al Mamoun. A la question, posée par le prince, de savoir s’il pleure parce qu’il a peur de mourir. Il répondit, masochistement, que s’est plutôt l’idée de se séparer du Calife et de périr disgracié qui l’a mis dans cet état. Mais la pieuse soumission au souverain, souvent exagérée, découle, dans son essence, de la transcendance du facteur religieux par rapport aux conflits d’intérêts séculiers. Or, la dénonciation, à la mode, des «ulémas du pouvoir» est ,souvent, destinée à appuyer l’ambition politique, quelque peu théocratique, d’instaurer «un pouvoir des ulémas».
A ce sujet, l’option constitutionnelle de l’Etat national selon laquelle le fondement du pouvoir résulte de la loi et non de la fatwa, semble donner lieu à des lectures assez divergentes. Il est, donc, indispensable que le débat politique qui n’engage, à propos de cette option, qu’une infirme élite, s’inscrive, dans une optique consensuelle, pour que la mutation, en cours, du champs religieux ne produise pas une insurmontable déchirure de la société.
Sur un autre front, nettement plus politique, une morale du renouveau, est, aujourd’hui, invoquée par tous ceux qui, au nom de convictions religieuses ou laïques, aspirent à la consolidation de l’Etat de Droit. Néanmoins, la consistance d’une telle revendication, au demeurant bien partagée, dépendrait, plutôt, du style adopté. Or, dans ce domaine, l’idéal, en vogue, de la moralisation de la vie publique apparaît, malheureusement, bien dévoyé. Les ambitions politiques démesurées produisent, en effet, une tendance immorale au faux, à l’usage du faux et à l’imposture. Ainsi, en vertu d’une étrange logique, «les symboles de l’immoralité» réelle ou supposée, cessent de l’être quand ils choisissent le prétendu bon coté politique. En outre, dans une ambiance qui favorise la surenchère, il est à craindre que la confrontation autour de l’idéal, actuellement galvaudé, ne soit, au fond, qu’une tapageuse répétition pour préparer l’un de ces drames inhérents aux démagogiques promesses électorales. Au bout de ce conflit d’intérêts sectaires, maladroitement dissimulé, se dessinent les contours d’une intitule guerre de cent ans dans laquelle l’arrogance du vainqueur et la frustration du vaincu auront, successivement, raison aussi bien de la fragile cohésion nationale que du précaire développement.
Bien entendu, la tendance récurrente au discours moral tel qu’il a été développé par les anciens théologiens ainsi que par les nouveaux politiciens est amplement justifiée par les contradictions de la société mauritanienne d’aujourd’hui .En effet, dans la bataille qui s’annonce, le démon du pouvoir est d’autant plus aiguisé chez les protagonistes que les coups immoraux des uns et des autres sont socialement admis voire encouragés. D’ailleurs, la plupart de ceux qui sont censés changer cet état de fait savent, pertinemment, que la conciliation de la politique avec la morale n’est pas le meilleur moyen de gagner une compétition électorale. Mais l’actuelle génération de décideurs et de politiciens aura échoué devant l’histoire si, au-delà de ses divergences, somme toute, normales, elle ne se fixe pas, elle même, des règles morales dans le jeu politique. C’est au milieu de cette contradiction que se joue l’avenir de la Mauritanie. Pour cet avenir commun le gage dépend moins d’une réforme institutionnelle, si pertinente soit-elle, que de la crédibilité du personnel politique appelé à façonner le destin national. Ce gage dépend, surtout, de la capacité de la classe politique à surmonter les prévisibles divisions qui pourraient être, quelque part, douloureuses, pour le pays
Si au lendemain du 3 août 2005 on a pu évoquer, à juste titre, une rupture du système institutionnel il faudrait bien s’attendre, dans l’effervescence consécutive aux prochaines élections, à une déchirure du tissu politique national. Comme toute déchirure, celle-ci se traduirait par la douleur provoquée par des séparations, des unions forcées, des échecs injustifiés et des succès immérités.
Dans le vacarme assourdissant de l’obsession du pouvoir, la vraie morale serait celle qui est susceptible de s’élever, au dessus de la multitude confuse, par un discours politique rassembleur. Or une telle morale similaire à celle qui a été édictée par «l’épître de la vipère» semble, de plus en plus, exclue en politique, En effet, celle-ci s’apparente à la vipère qui déverse, selon l’expression d’Al-Yaddali, «son venin sur les nattes». L’antidote de ce venin qui attise une animosité, préjudiciable pour l’unité nationale, serait, néanmoins, à chercher dans un minimum de moralisation volontaire et consensuelle du comportement politique. Dans ce sens, il conviendrait, peut être, de méditer le très contemporain réquisitoire du poète libanais Maurice Aouad qui décrivit l’échec d’une certaine entreprise humaine, laquelle nous est quelque peu familière, en ces termes :
«Sur le chemin de l’Orient rampe un serpent,
Plus personne ne passe.
Tous avaient levé sur lui leur bâton.
Tous l’avaient frappé. Personne ne l’a touché. Il a mordu chacun.»

Abdel Kader Ould Mohamed
Juriste, ancien secrétaire d’Etat


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