Mohamed Mahmoud Ould Taleb, Consultant en développement culturel : Notre société méprise les artistes!   
08/05/2006

Mohamed Mahmoud Ould Taleb, consultant en développement culturel, est titulaire d’un DESS en stratégies de développement culturel de l’Université d’Avignon et des pays du Vaucluse (France). Son engagement en faveur d’une culture mauritanienne libérée des entraves des castes, plus soutenue par les pouvoirs publics, fait de lui l’une des rares personnalités à avoir véritablement une vision d’ensemble des problèmes empêchant l’émergence d’une culture mauritanienne rayonnante et reconnue.



Tahalil Hebdo: Le pays dit " au million de poètes " semble peiner actuellement à trouver une relève culturelle digne de ce pseudonyme. Quel état faites-vous du paysage culturel mauritanien ?
Mohamed Mahmoud Ould Taleb: Il est vrai que le pays traverse une crise culturelle depuis quelque temps déjà, mais il est vrai également que la scène culturelle connaît un frémissement depuis qu’il y a eu la restructuration du ministère de la culture. En effet pendant longtemps, le fait que la culture et l’orientation islamique soient prises en charge par le même département a constitué une source de blocage pour le développement des expressions culturelles dans leur ensemble. Le sacré a, en quelque sorte, neutralisé le profane. Mais cette crise est, au-delà de cet aspect, multidimensionnelle. Elle relève de l’absence d’une politique suivie de l’Etat dans le domaine. Depuis 1974 et la stratégie culturelle élaborée par Ahmed Ould Sidi-Baba, alors ministre de la culture, qui a permis de mettre en place l’essentiel de l’infrastructure qui existe aujourd’hui, et a défini les principaux axes de l’action culturelle, aucune politique n’a été pensée avant 2004 pour impulser le développement culturel et lui apporter l’appui approprié.
L’expression culturelle, dans ce qu’elle a de plus significatif, est restée l’apanage de certaines castes, ce qui dans une société comme la notre, pour l’essentiel archaïque, est dévalorisant. Cette structure socioprofessionnelle traditionnelle, et le mépris qui l’accompagne pour les champs d’activités des castes, continue encore aujourd’hui à être décisif dans l’hypothèque qui pèse sur le devenir du secteur culturel.
La confiscation du concept de culture par le mandarinat maraboutique a fait de toutes les autres facettes de notre culture des expressions mineures, sinon méprisables. Dans notre société le statut d’artiste n’est pas valorisant, ce n’est pas un statut noble, ce n’est surtout pas un statut pour noble.
D’autre part, il n’a été souvent tenu compte dans la politique culturelle officielle que de la dimension " héritage ", " patrimoine ", " substrat " et " socle " culturels. La dimension dynamique, celle de la créativité, de l’innovation, de l’expression artistique contemporaine est restée marginale. Ce sont là certains aspects qui semblent être à l’origine du verrouillage et de la pétrification, pour ne pas dire de la fossilisation du paysage culturel mauritanien.
Ce paysage culturel est marqué aujourd’hui par un ministère qui se cherche encore, une expression culturelle contemporaine embryonnaire, un désert législatif où ni la propriété intellectuelle, ni les artistes, n’ont de statut, des publics et des opérateurs qui manquent à l’appel.

T.H: Est-ce la raison qui fait que bon nombre de Mauritaniens s’imaginent mal le rôle de la culture dans le développement économique du pays?
M.M.O.T: Aujourd’hui tout le monde est unanime, en tout cas ailleurs, sur la relation organique entre culture et développement. La culture est devenue un secteur économique à part entière. On parle de plus en plus de l’économie de la culture, et de l’apport des secteurs " métis " de la culture que sont les industries culturelles du livre, de la musique, du cinéma, mais aussi du tourisme culturel, de la mode, du design. La culture véhicule un certain nombre de valeurs dans le sens économique. O. Donnat, un expert français de la culture y trouve quatre valeurs : une valeur ludique, une valeur esthétique, une valeur économique et une valeur éducative et pédagogique. Toutes ces valeurs ont un prix marchand.
On sait d’autre part l’impact économique que peut avoir par exemple, sur un territoire donné, la présence d’un équipement culturel de prestige.
La culture est au-delà de ces considérations un impératif démocratique. L’accès à la culture est un droit pour tous. Un peuple cultivé est un peuple qui partage un certain nombre de valeurs, un peuple qui contribue au progrès de la nation

T.H: Dans le cadre de la mondialisation, où les enjeux culturels et d’information sont plus important que jamais, comment expliquez-vous le retard mauritanien dans ce domaine, même par rapport à nos voisins sub-sahariens ?
M.M.O.T: La mondialisation de la culture est aujourd’hui un phénomène qu’on ne peut nier. Si aujourd’hui en matière de consommation, on peut boire du thé chinois, dormir dans un lit italien, rouler dans une auto allemande, porter des jeans américains, mettre des parfums français, il en est de même et peut-être davantage en matière de consommation de produits culturels.
Mais paradoxalement, dans ce contexte de mondialisation, jamais l’affirmation des particularismes n’a été aussi tenace. C’est ainsi que le concept de l’exception culturelle lancé par la France fait fortune sous d’autres latitudes.
La présence de notre culture dans le paysage culturel mondial reste insignifiante. Nous sommes absents des grands événements culturels qu’ils soient de dimension régionale ou internationale. Notre pays, contrairement aux pays voisins, n’abrite aucun rendez-vous culturel d’envergure. Le festival des musiques nomades peine à s’imposer; cette année, l’édition internationale n’a pas pu être organisée.
Nous n’avons pas encore compris que la culture, à l’instar du sport, contribue plus que toute autre chose à la création d’une image positive du pays. Sait-on seulement que le sculpteur sénégalais Ousmane Sow qui a exposé à Paris, Londres, Berlin, Tokyo et New York, que Youssou N’Dour, Oumou Sangaré et Salif Keita, pour parler seulement du domaine musical, sont plus connus que leurs chefs d’Etats respectifs ?

T.H: Justement, quelles stratégies de développement doit-on penser, pour permettre l’émergence d’une littérature, d’un théâtre, d’un cinéma, d’une musique, plus affirmés en Mauritanie… plus exportables ?
M.M.O.T: Les mesures à prendre sont multiples et elles concourent à l’élaboration des stratégies de développement du secteur. Il s’agit d’abord pour l’Etat, à travers le ministère d’assumer sa fonction régalienne en promulguant des lois et en veillant à leur application, des lois qui protègeraient le patrimoine, la propriété intellectuelle et qui définiraient un statut des artistes ; de gérer les établissements culturels tels que les musées, les bibliothèques, les centres culturels, et de veiller à leur garantir le rayonnement à plus large spectre possible sur leur territoire d’accueil et au-delà de celui-ci ; de redistribuer les crédits, les subventions, les formations aux acteurs culturels et enfin de créer les conditions d’un épanouissement culturel qui toucherait à l’ensemble du secteur. Il s’agit ensuite d’introduire dans le système éducatif, dès l’école primaire, une sensibilisation à l’art et à la culture ce qui pourrait former des publics plus intéressés à l’offre culturelle.
Il s’agit également de briser le tropisme de la capitale en encourageant l’émergence d’une offre culturelle de proximité, de qualité dans les provinces de l’intérieur du pays. Là, le rôle que doivent jouer les collectivités territoriales est important à plus d’un titre. Elles doivent initier, appuyer et accompagner le développement culturel local. Sur le plan international un effort particulier doit être consenti, les services culturels de nos chancelleries doivent être en première ligne dans cette offensive.
Il s’agit enfin de professionnaliser les personnels de la culture pour ne pas rendre pérenne cette situation de gestion du flou par le flou qui caractérise les affaires culturelles.
Propos recueillis par Mamoudou Lamine Kane


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