Monsieur le Président,
Ce n’est point depuis les salons feutrés de Washington, ni depuis les cénacles où se façonnent les doctrines stratégiques des grandes puissances, que vous parvient aujourd’hui cette missive. Elle vous est adressée depuis les immensités minérales du désert mauritanien par un humble chamelier qui, à travers les crépitements d’une vieille radio alimentée par quelques piles fatiguées, observe avec inquiétude les convulsions qui agitent le Moyen-Orient et menacent à nouveau la paix du monde.
Je mesure l’audace qu’il y a pour un homme du désert à prétendre conseiller le dirigeant de la nation la plus puissante de son temps. Pourtant, les étendues sahariennes enseignent parfois des vérités que les centres de pouvoir oublient dans le tumulte des ambitions et des passions.
Le désert est une école de patience. Il apprend à l’homme que toute victoire obtenue contre les lois de l’équilibre finit par se retourner contre son auteur. Celui qui assèche le puits de son voisin croit accroître sa domination ; il découvre bientôt qu’il a compromis les conditions mêmes de sa propre survie. Il en va souvent ainsi des nations lorsque, cédant à l’ivresse de leur puissance, elles substituent le langage des armes à celui de la raison.
L’Histoire, dont les pages sont écrites avec l’encre mêlée du sang des peuples et des illusions des princes, offre sur ce point un enseignement constant. Les empires qui ont cru pouvoir imposer durablement leur volonté par la seule supériorité militaire ont tous fini par rencontrer les limites de leur propre force. La puissance peut conquérir des territoires, renverser des gouvernements et détruire des infrastructures ; elle ne parvient que rarement à conquérir les consciences ni à instaurer une paix durable.
C’est pourquoi la véritable grandeur des hommes d’État ne réside pas dans leur capacité à faire la guerre mais dans leur aptitude à l’éviter lorsque toutes les circonstances semblent la rendre inévitable. Les stratèges ordinaires remportent des batailles, les grands hommes transforment les rapports de force en équilibres politiques et les antagonismes en coexistence.
Aujourd’hui, Monsieur le Président, vous vous trouvez à l’un de ces carrefours historiques où les décisions d’un seul homme peuvent influencer le destin de générations entières. Face à l’Iran, deux voies s’offrent à vous. La première est celle de l’escalade, toujours séduisante pour les puissants parce qu’elle donne l’illusion de la maîtrise immédiate des événements. La seconde est celle de la diplomatie, plus exigeante, plus lente et parfois moins populaire, mais presque toujours plus féconde.
La diplomatie ne constitue nullement l’expression d’une faiblesse. Elle représente au contraire la forme la plus accomplie de la puissance, car elle permet d’obtenir par l’intelligence ce que la force ne peut arracher qu’au prix de destructions souvent irréversibles. Le véritable chef n’est pas celui qui démontre qu’il peut frapper ; c’est celui qui démontre qu’il n’a pas besoin de le faire pour atteindre ses objectifs.
Permettez donc à un homme du désert de vous soumettre quelques réflexions.
Ne fermez jamais à votre adversaire les portes de la dignité. Les peuples humiliés nourrissent des ressentiments que le temps transforme en conflits futurs. L’Histoire des relations internationales est jalonnée d’accords de paix qui ont échoué précisément parce qu’ils avaient été conçus comme des instruments d’humiliation plutôt que comme des fondements de réconciliation.
Méfiez-vous également des conseillers qui présentent la guerre comme une solution simple à des problèmes complexes. Les conflits sont faciles à déclencher ; ils sont infiniment plus difficiles à conclure. Les premières heures appartiennent aux généraux ; les décennies suivantes appartiennent aux diplomates chargés de réparer les conséquences des décisions prises dans l’urgence.
Enfin, songez à l’héritage que vous souhaitez léguer. Les chefs militaires abondent dans les manuels d’histoire. Les artisans de paix y occupent une place plus restreinte, mais infiniment plus prestigieuse. Les premiers impressionnent leurs contemporains ; les seconds inspirent les générations futures.
Depuis mon désert, où les horizons sont suffisamment vastes pour relativiser les passions du moment, il me semble que l’humanité traverse une époque où la sagesse devient plus nécessaire que la puissance, où le dialogue devient plus précieux que la victoire, et où la stabilité du monde dépend davantage de la retenue des puissants que de leur capacité de nuisance.
Les batteries de ma radio sont presque épuisées. Je n’entendrai probablement pas votre réponse avant plusieurs semaines. Mais le silence du désert favorise l’espérance, et je demeure convaincu que les hommes qui accèdent aux plus hautes responsabilités conservent toujours, au fond d’eux-mêmes, la liberté de choisir entre la gloire éphémère de la confrontation et la grandeur durable de la paix.
Si vous choisissez cette dernière voie, Monsieur le Président, vous ne servirez pas seulement les intérêts de votre nation. Vous rendrez également un service inestimable à cette humanité inquiète qui aspire à voir les grandes puissances rivaliser de sagesse plutôt que de force.
Car les conquérants façonnent les événements, les bâtisseurs de paix façonnent l’Histoire.
Un chamelier Mauritanien du Tiris.
Mohamed Mahmoud BAH