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Le déplacement Jreida – Ain Bintili

Dans le cadre du réaménagement du dispositif général de défense, un détachement militaire de vingt huit soldats volontaires de la 1ère Compagnie des Commandos Parachutistes (1CCP), commandé par le sous-lieutenant Abdel Jelil Ould Mabrouk nouvellement nommé préfet d’Ain Bintili, a été envoyé à partir de Jreida vers Ain Bintili. Le détachement, composé de deux pelotons, l’un commandé par le sergent Mohamed Ould Sidatt et l’autre commandé par le Caporal Dié Ould Mohamed, avait pour matériels majeurs, deux camions GBC 8, Une Land-Rover, deux mitrailleuses AA 52, des Mas 36 et des fusils lance-grenades (FLG).

Très tôt à l’aube, à peine 05h30 du matin, en ce début du mois d’Avril 1974, un petit convoi s’ébranle à partir de la base de Jreida, dans la pénombre, pour prendre la route Nouakchott– Atar au niveau de Toueila. En tête, la Land Rover Châssis court ouvre la marche, suivie des deux camions GBC 8 en colonne. Les phares balaient les reliefs incertains. L’aube tarde encore. L’obscurité règne encore, transpercée par les faisceaux jaunes et tremblants des véhicules.

La sebkha de Ndghamcha vaste dépression salée où le sol change constamment de texture : tantôt dur et craquelé, tantôt meuble et piégeur, s’étend plane, silencieuse comme figée dans le temps. L’air est frais, légèrement chargé de sel. Dans ce paysage sans mouvement, les phares accrochent de temps à autre des éclats vifs, probablement les yeux d’un chacal ou d’une hyène surgis des fourrés qui bordent la piste. Les silhouettes se faufilent au bord de la piste, fascinées puis effrayées par la lumière, avant de disparaître dans les ténèbres.

Dans cet environnement hostile, le convoi progresse lentement mais sûrement. À mesure que Toueila se rapproche, la crainte de l’embourbement diminue. Les ténèbres commencent à s’estomper. La route apparait au loin. Le petit convoi prend pied sur la route asphaltée. La piste chaotique n’est plus qu’un mauvais souvenir et le convoi entame son mouvement oubliant la tension accumulée au cœur de la Sebkha de Ndghamcha.

La land-rover châssis court, équipé d’un ANGRC 9, roule en tête de la petite colonne, l’antenne fouet au vent. Les deux GBC 8 suivent dans le sillage du véhicule de tête avec une vitesse moyenne de 60 kilomètres à l’heure.

Peu à peu, l’horizon se teinte de rose. Les dunes se dessinent, d’abord silhouettes indistinctes, puis vagues, dorées, illuminées par le soleil levant. Le froid de la nuit céda la place à une chaleur douce, presque réconfortante. Les hommes dans les caisses des véhicules se redressent, comme régénérés par l’éclat du jour. Le silence oppressant de la sebkha fit place aux bruits du désert qui s’éveillait.

Jusqu’au monument d’Oum Tounsi, le terrain est ouvert, plat, et offrait une vue splendide à perte de vue. La route perforait une longue plaine animée par la vie pastorale. Çà et là, des troupeaux de chameaux, de brebis et de chèvres paissaient dans les creux de sable.

Les bergers, silhouettes fragiles, se protégeaient sous des abris de fortune. Pour signaler leur présence, ils alignaient des bidons en plastique le long de la route, une invitation discrète à s’arrêter, à acheter du lait de chamelle encore frais. Parfois, au loin, les hommes du convoi aperçoivent des campements : tentes basses, silhouettes affairées, bétail rassemblé, enfants courant entre les animaux. Ces éclats de vie, entrevus depuis la route, rappellent que l’immensité minérale du désert était quand même un espace habité, traversé par des générations d’hommes qui en connaissaient chaque pli et repli, chaque dune, chaque source cachée.

Les véhicules poursuivaient leur mouvement uniforme. Les dunes, à perte de vue, accompagnent leur route comme un décor mouvant, toujours semblable et pourtant sans cesse différent. Les hommes, malgré la fatigue, se laissaient porter par la beauté simple de ce voyage : un trajet ordinaire pour les uns, mais qui avait, dans le silence et la lumière de ces immensités, la noblesse des grandes traversées.

Après plusieurs heures de route, la fatigue se fit sentir dans le convoi. Les moteurs chauffés par la traversée commencent à gémir et, les hommes, ankylosés par le long trajet, guettent un endroit propice pour souffler. En fin de matinée, la petite auberge de Lemheimlatt apparait sur le bord de la route.

Construites à partir de chevrons avec pour toits des bâches, les deux huttes de l’auberge étaient le gîte d’étapes des véhicules de transport de la route. Malgré la rusticité, c’étaient des abris contre le soleil et le vent et la promesse d’un thé savoureux. Les nattes étalées sur le sol attendaient les passants.

Les véhicules se garent, regroupés à l’ombre incertaine d’un acacia solitaire. La poussière retombe lentement, et les hommes descendent, s’étirant, heureux de poser enfin le pied à terre. Un poste de garde est désigné pour assurer la sécurité. Le reste du personnel se précipite pour rejoindre les huttes.

À quelques pas, de l’auberge se trouve un campement. Ici, dans l’auberge de Lemheimlatt, les voyageurs, les chauffeurs de taxi et de camions, les bergers de passage trouvent un abri confortable pour la nuit. Des chèvres circulent librement autour des huttes, cherchant des restes de nourriture.

L’aubergiste, un vieil homme à la barbe poivre et sel, accueille les arrivants avec un sourire discret. Son turban en guinée était poussiéreux, ses gestes étaient lents mais assurés. Tandis qu’il installe des théières sur les braises, une jeune femme, peut-être sa fille, dispose des bols et des morceaux de pain rassis sur un plateau d’aluminium cabossé.

Les hommes du convoi prennent place, certains sur des nattes, d’autres directement sur le sable encore frais. Le rituel du petit déjeuner commence: lait de chamelle versé dans de grands verres métalliques cabossés, pain trempé dans du thé sucré, dattes offertes en accompagnement. Le repas était simple, frugal, mais après des heures de route, il avait le goût du festin.

Tout autour, la vie suit son cours. Des enfants jouent près des huttes, riant et courant pieds nus dans le sable. Des femmes s’affairent à l’intérieur et autour des tentes. Plus loin, un troupeau de chameaux, entravés près d’un puits, ruminait paisiblement.

Les hommes savourent ce moment de répit. Les visages fatigués se détendent. Le thé, servi trois fois selon la coutume, emplit l’air d’un parfum de menthe et de sucre caramélisé. Le silence du désert n’était plus pesant, il s’était mêlé au bruissement des voix, aux rires des enfants, au crépitement du feu sous les théières.

Puis, lentement, le temps reprend sa marche. Les véhicules se préparent à repartir, moteurs grondant de nouveau. Les hommes serrent les mains, et regagnent leurs places. Le lieutenant laisse quelques billets en paiement. L’auberge, redevenue calme, s’efface derrière un nuage de poussière. Elle restera là, fragile et immuable, attendant les prochains voyageurs, offrant toujours le même réconfort sobre et vital à ceux qui traversent ces immensités.

MOHAMED LEMINE TALEB JEDDOU
Extrait de « Bintili L’Insoumise »