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L’arrivée du capitaine Soueidatt ould Weddad à Aîn Bintili

En cette fin de matinée du 05 Janvier 1975, un ronflement mécanique se fait entendre, sourd d’abord, puis de plus en plus distinct. Les regards se lèvent. Là-bas, au-dessus de l’horizon tremblant, un point scintille dans le ciel, qui, en approchant révèle la silhouette massive d’un Douglas DC-3. En survolant le fort en rase-motte, l’avion fit vibrer les murs.

Les soldats rassemblés dans la cour du fort lèvent les yeux : le nouvel appareil amorce un survol de sécurité, tournoyant lentement au-dessus de l’oued ceinturant le fort.

Après une seconde boucle, l’avion s’aligne sur la piste d’atterrissage, s’incline, sort le train d’atterrissage et entame sa descente. Au contact de la piste, dans un fracas sourd, l’avion soulève une bourrasque de poussière, enveloppant la scène dans une brume ocre. Peu à peu, le grondement décroît. L’avion ralentit, roule encore quelques mètres, puis s’immobilise en bout de piste. Les moteurs s’éteignent dans une ultime vibration métallique.

La porte s’ouvre dans un grincement. Le commandant de bord, le Lieutenant Ndiaye Diack apparait pendant un moment dans sa combinaison de vol, puis disparait pour laisser place au mécanicien de l’avion pour le déploiement de la passerelle. Tous les regards

convergent vers l’ouverture.

Après un instant de suspense, une silhouette se détache, droite, assurée : le Capitaine Soueidatt Ould Weddad, le mythe des troupes des commandos parachutistes de l’armée mauritanienne, avec sa casquette Bigeard, moulé dans uniforme impeccable qui tranche nettement avec la poussière environnante. Le Lieutenant Abderrahim Ould Limam, accompagné du Lt Mohamed Vall Ould Lemrabott et du Sous-lieutenant Sidi Ali Ould Jeddeine s’avance vers la passerelle pour accueillir l’hôte.

Le Capitaine Soueidatt descend les dernières marches de la passerelle. Son pas est assuré, son regard balaie le fort, les murs séculaires et les officiers venus l’accueillir. Le silence imposant qui suivit l’arrêt de l’avion ne fut brisé que par le claquement sec des talons des officiers saluant le capitaine. Pendant quelque interminables secondes, les deux officiers, le commandant du sous-groupement entrant et le commandant du sous-groupement sortant, s’arrêtent face à face et s’observent en silence. Un bref instant, le temps semble suspendu. Puis, dans un geste parfaitement mesuré, le Lieutenant Abderrahim porte sa main à la visière de sa casquette. Le capitaine Soueidatt rend le salut avec une précision militaire. Ses yeux fixent droit devant, mais son port de tête exprime déjà l’autorité calme et ferme du nouveau chef. A l’intérieur du fort un souffle traverse les rangs. Le Capitaine est arrivé.

Sans attendre, le lieutenant guide le capitaine vers la place d’armes ou les hommes du Sous-groupement étaient rassemblés pour la passation des consignes et de commandement. Les officiers se mettent en place, la voix du Lieutenant Abderrahim ferme, solennelle, retentit :

– Garde-à-vous !

– Présentez… Armes !

Les murs du fortin tremblent sous le claquement des jambes des 150 hommes du Sous-groupement et les bruits des frappes des mains sur des crosses des fusils dans des mouvements synchronisés. Le lieutenant fait un demi-tour impeccable et salue le capitaine qui s’avance lentement vers le lieutenant puis lui trend le salut.

Les deux hommes passent en revue, les hommes figés au garde-à-vous. Le regard du capitaine est fixe, pénétrant. En parcourant les rangs, ses yeux s’attardent sur chaque soldat, pesant la discipline, l’engagement, la fierté dans les visages figés au garde-à-vous. Au cours de la revue, le capitaine reconnaissait quelques visages de la 1ère Compagnie des Commandos Parachutistes qu’il avait montée et entrainée. A ce moment, ses pupilles brillent d’un éclat parfois sévère, parfois d’une lueur plus calme, presque fraternelle. Le Capitaine passe lentement devant chaque section, son regard scrutant les visages, jaugeant la tenue, ressentant déjà cette force collective qui lui est confiée. Chaque soldat se redresse encore un peu plus, comme pour affirmer sa valeur.

Puis les deux officiers rejoignent leurs positions initiales en face des carrés des hommes, se font face, se saluent, puis se serrent les mains. Le lieutenant Abderrahim quitte la place d’armes.

Le capitane fait un quart de tour d’une grande précision pour faire face aux hommes, se tenant droit comme s’il était vissé au sol. Devant lui, les hommes alignés attendent, immobiles, leurs regards fixés sur sa silhouette. Sa voix s’élève, claire, puissante, projetée sans effort. Les ordres se succèdent dans un claquement sec, portés par une assurance tranquille:

– A mon commandement ! Reposez…Armes

– Repos !

Les fusils quittent leur position plongeante contre l’épaule. Les mains se détachent du bois avec un automatisme précis : la gauche retient l’arme pour l’accompagner, la droite la guide dans son basculement. Un mécanisme répété des centaines de fois au cours des exercices d’ordre serré.

Les crosses descendent lentement jusqu’à venir se poser contre le sol, dans un mouvement régulier. Les doigts se relâchent légèrement, passant d’une prise ferme à une tenue d’appui. Les pieds s’écartent légèrement, reprenant cette posture de repos maîtrisé. Les rangers frappent le sol dans un mouvement uniforme, traduisant une stricte discipline. Les hommes d’aplomb sur leurs jambes solides, bien ancrées, dans une position de stabilité, soufflent discrètement.

La tension rigide du garde-à-vous s’allège Les bustes demeurent droits, mais les épaules se détendent légèrement. Les regards, eux, restent fixés devant, déterminés, exprimant toujours la discipline et la fierté. L’ensemble dégage une impression de puissance contenue. Un frisson incontrôlable parcours l’échine du capitaine hérissant ses cheveux.

Enfin, la cérémonie sobre s’achève. Le capitaine se dirige vers le lieutenant pour l’accompagner vers l’avion qui l’attendait pour le ramener à Zouerate.

Mohamed Lemine Taleb Jeddou

Extrait de « Bintili l’Insoumise »